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Speed Caravan
© BM

Portrait de: Speed Caravan

Le virtuose joueur de oud Mehdi Haddab, co-fondateur d’Ekova et de DuOud, revient avec Speed Caravan, un projet rock n’roll à la sauce piment qui se manifeste par un disque et des concerts à couper le souffle.

 

L’instrument est décharné, squelettique. Du luth arabe, on ne reconnait qu’un lointain cousinage, un manche recourbé et une vague forme de poire, mais vue en coupe. Depuis que Smadj, son compagnon dans DuOud, lui a rapporté ce oud électrique d’Istanbul, la vie de Mehdi Haddab a changé. Lui, dont les doigts remontaient depuis des décennies le cours de l’histoire des répertoires arabes, kabyles, arméniens ou ottomans sur les cordes de son instrument, allait pouvoir les démonter, leur insuffler la fougue distordue et l'électricité sauvage de son autre passion, le rock.

Pour s'approprier sa nouvelle acquisition, il la remaquille, applique, à même le bois, une photo de pin up orientale, la silhouette en strass d'une panthère ou de fausses pierres façon caverne d'Ali Baba. Pour pallier le manque de galbe de ce luth limande, il amarre sur l'arrière un coussin et retrouve un peu de rondeur contre son bassin. Surtout, il raccorde à son instrument les effets indispensables à sa révolution : pédales de distorsion ou wah wah, compresseur et ampli Marshall. Il ne part pas seul à l'assaut des décibels chatoyants : Pascal "Pasco" Teillet, bassiste voltigeur, le rejoint des nuits durant pour capitaliser l'énergie accumulée la journée et la renvoyer vers les étoiles. La connivence est évidente. A coups d'accords, de riffs et de programmation d'ordinateur, un son émerge, puissant, groovy et singulier. Pour le maintenir vivace sur scène, il faut compléter l'équipe. Mehdi réactive un compagnonnage de l'époque Ekova. Hermione Frank, qui venait injecter beats, boucles et effets numériques, est prête à tenir le poste de pilotage électronique de cette caravane énervée.

Un répertoire se dessine. En 2005, Medhi découvre un album des Chemical Brothers fraîchement sorti. La première chose qu’il entend est un sample d’un morceau de la chanteuse berbère Najaat Atabou, que les champions du big beat ont détourné pour servir de chair à un morceau apocalyptique. Dans «Galvanize», il est question de passer à l’action, d’appuyer sur LE bouton. Electrisé par son efficacité et piqué par l'utilisation faite d'une musique kabyle pour illustrer les tensions post-11 septembre, Mehdi décide de se saisir du morceau et de le renvoyer en boomerang siglé rock arabe. Sur la version gravée, les minorités mènent la danse. Il réunit ainsi les rappeurs algériens de MBS et Spex, MC pakistanais d'Asian Dub Foundation. Entrecoupé par de nombreux projets, le disque met trois ans à se construire. Rodolphe Burger présente à Mehdi un homme providentiel. David Husser, architecte sonore, devient son alter ego. Les deux hommes décident de produire sans moyen le disque le plus rutilant et le plus sincère possible. Kalashnik Love, alliage de force et d'amour, de métal et de lumière, se bâtit contre vents et marées, au gré des heures creuses des emplois du temps et des studios de fortune ou d'emprunt. Mais l'intensité et la fulgurance président la moindre session, saturent le moindre octet enregistré.

Il y a des hommages et des invités, des reprises et des compositions originales. On déguste tour à tour, mais dans le désordre, un morceau égyptien pour mariage survolté, un clin d’oeil à la transe soufie, une danse turque érotisée par un coeur féminin haletant et les guitares de Rodolphe Burger. Le patrimoine oriental retrouve la fougue de sa jeunesse. Speed Caravan revitalise un traditionnel bulgare avec prodige serbe au synthétiseur, un air d'Udi Hrant Kenkulian et un autre de Charles «Chick» Ganimian, deux oudistes arméniens inconnus - ou oubliés de presque tous - mais premiers au panthéon de Mehdi. Au rang des invités, on retrouve Erik Marchand ou le compagnon des aventures yéménites de DuOud, Abdulatif Yacoub, chantant les vertus stimulantes du qat. Rachid Taha est convié à bomber le torse sur la reprise de "Killing An Arab". Ce morceau, écrit à l'aube des années 80 par Cure en référence à l'"Etranger" d'Albert Camus, déclenche à l'époque une polémique sur le possible racisme de ses auteurs. Depuis, pudiquement, Robert Smith a modifié son refrain en «kissing an arab». Donnant la réplique à Wattie Delay, chanteur alsacien au timbre proche de celui du leader du groupe anglais, Taha chante le refrain : «Je suis vivant, je suis mort, je suis l’étranger, je suis l'Arabe». Le sens est modifié, mais l’attitude frondeuse reste. Sur Kalashnik Love, la trinité sulfureuse sexe, drogue et rock n’ roll est parfumée aux senteurs de souk et de hammam.

Mehdi et les siens ont tout mis dans ce projet : leur temps, leurs économies et leur âme, mais le pari est gagnant et soulève l’enthousiasme. Via Myspace, Mehdi reçoit les félicitations de Lol Tolhurst, batteur originel de Cure, qui lui propose de participer à son prochain album. Début mars, Damon Albarn l’invite à Londres pour un concert exceptionnel : Africa Exprez avec Franz Ferdinand, Baaba Maal, Taha ou Amadou et Mariam. Alors que Speed Caravan est programmé cet été au Womad anglais, leur manageuse reçoit un appel élogieux de Peter Gabriel, intéressé par le groupe pour son label. Le souhait de Mehdi de voir le rock arabe enfin reconnu est en train d’aboutir...



Benjamin MiNiMuM




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